Elle courait comme si sa vie en dépendait et au final peut être que c'était le cas. Peu importe les branches qui la blessaient, ses fragments de vêtements perdus à jamais, elle courait comme sans doute jamais personne n'avait couru jusque là. Ou du moins le pensait-elle.
Soraya sortait de ce bar miteux la gueule encore perchée on ne sait où. Elle buvait drôlement Soraya ces derniers temps. C'était pourtant encore qu'une gamine. Du haut de ses vingt ans, de son mètre soixante, de ses talons un peu trop hauts pour ses maigres chevilles.. Du haut de toute sa splendeur de femme-enfant. C'était une jolie brune aux accents de lumière, deux perles vert jade absolument magnifiques étaient cachées sous ses paupières toujours fardées d'un noir charbon, une bouche fine aux teintes de rouge passion, un rouge à en faire bander le diable lui même. Et cet air d'innocence, de fausse candeur qui trônait sur son visage.. ah Soraya c'était un beau petit brin de femme !
Ce soir encore elle en avait fait tourner des têtes ! Les épais routiers, les p'tits vieux, les piliers d'comptoir, tous l'avaient remarquée. En même temps ce n'était pas bien difficile, elle avait était comme un lys éclatant dans un parterre de chardons. Et on lui en avait payé des verres à Soraya, peut être même un peu plus qu'il n'en aurait fallu mais il lui fallait bien ça à elle pour oublier. Oublier, encore et toujours le même rituel de ses soirées, oublier. Mais oublier quoi ? Oublier tout. Le froid, ses vêtements trop courts, sa petite gueule d'ange trop maquillée, sa petite gueule d'ange désabusé, toutes ces allers et venues dans les rues. Oublier ces hôtels miteux, ses matelas crasseux et ses mecs pas mieux qui la culbutaient toute la putain de journée contre quelques bouts d'papiers. Fille des plaisirs, Soraya, fille de la nuit.
Elle titubait dieu sait pour où puis héla un taxi avant de s'y engouffrer dedans.
- J'la conduis où la p'tite dame ? Lui lança le vieux chauffeur la clope entre les dents et la regardant dans un coin du rétro.
Elle fouilla dans son sac en sorti deux billets d'cinquante, les lui pressa sur l'épaule.
- Roulez...
Avant qu'il n'ait le temps de lui demander autre chose elle lui coupa le sifflet.
- Vers l'autoroute, celle que vous voulez.
- Bien. Dit-il en écrasant sa clope dans l'cendar.
Il réajusta sa vieille casquette élimée des Knicks et roula sans trop savoir encore vers où. Pour 100 billets il pouvait bien faire plusieurs blocks avant de se décider ! Il tourna donc un peu dans la ville endormie avant de se diriger vers la I-95. Et puis quand elle vit le compteur arriver presque à 100 elle le fit s'arrêter à la première borne d'urgence qu'ils croisèrent.
- Je descends là. dit elle d'un ton froid, sans vie.
Il avait peur qu'elle fasse une connerie.
- Enfin mademoiselle ! Vous ne songez tout de même pas rester là ? C'est dangereux, personne pour vous raccompagner après !
Elle lui fila un nouveau billet et lui demanda de reprendre la route... sans elle. Il le fit avec tout de même quelques réticences mais il ne voulait pas l'embarrasser.
Elle resta un moment assise par terre contre la borne à regarder le trafic s'intensifier peu à peu. Puis elle commença à marcher le long de la voie, protégée par la rambarde de sécurité. Elle a désormais ôté ses chaussures et marche pieds nus sur le bitume, les sandales à la main. Ici elle oublie presque sa vie morne d'en ville. Elle s'abandonne à la mélodie des bolides avalant le bitume et se prend à imaginer la vie de ces gens qui filent à toute allure vers leur travail, leur famille, leur amant, que sait-elle ? Lui avec sa Ford pourrie d'un bleu que très peu uniforme et rouillée par endroit, elle imagine sa vie de Working Poor. Albert, un femme disgracieuse aux cheveux gras et à la gueule peinturlurée avec des couleurs inappropriés à son blond délavé mangé par les racines sombres, et deux chiards aussi insipides que leurs parents. Des crédits à ne plus savoir qu'en faire, deux jobs lui permettant de gagner des clopinettes, une maison aussi délavé que le blond de sa bourgeoise. Et Albert file à 7h17 sur l'I-95 vers son boulot de magasinier dans une épicerie minable de banlieue.
C'est comme si elle les connaissait tout ces gens qui défilaient. De temps à autre elle était tirée de ses rêves par un klaxon d'un mec sans doute un peu trop échaudé. Mais elle s'en foutait, ici rien ne pouvait lui arriver ! Ici elle était la reine d'un monde imaginaire, de vies fictives qui s'entremêlent. Ici elle n'était plus Soraya la jeune putain de la grosse pomme, elle était juste Lotti la gamine de la campagne, innocente, choyée par sa mère et ses soeurs. C'était toujours à se moment qu'elle se rappelait que ça faisait 4 ans qu'elle ne les avait plus vues. Le vieux elle s'en foutait, qu'il aille au diable ! Elle ravala ses sanglots et essuya les larmes qui coulaient sur ses joues emportant le rimmel et la poudre noire sur leur passage creusant des rigoles sombres. Puis, comme à chaque fois, elle marchera en direction de la ville jusqu'à la prochaine borne où elle appellerait quelqu'un pour qu'on vienne la chercher. Elle se ferait engueuler par le dépanneur qui lui dirait que c'est dangereux l'autoroute, que c'est pas pour les p'tites jeunettes à pieds, qu'elle le dérangeait alors qu'une voiture aurait peut être eu plus besoin de lui. Et elle s'en foutrait, elle regarderait le paysage défiler par la vitre. Quelques minutes après il se radoucirait et essayerait de comprendre puis compatir mais elle restera muette. C'était toujours la même histoire, le même refrain. Mais elle recommencerait demain.
Sur les coups de 8h elle se rendra au Jerry's ou Linda, une jeune serveuse black, lui servira une tasse de café, des crêpes au sirop d'érable et au beurre et une salade de melons et fraises. Et Soraya mangera sans appétit, sans goût ce petit déjeuner rituel avant que Marty arrive, s'assoit en face d'elle commande son café noir serré et le Times du jour. Il lui filera une clope, s'en allumera une et en feuilletant la page des sports lui lancera.
- La nuit a été bénéfique ?
Sans répondre Soraya lui tendra un rouleau de billets tenus par un élastique qu'il s'empressera d'ôter et de lui balancer devant. Enfin il comptera si les 500 sont bien là avant de reprendre sa lecture. Parfois, avant qu'elle parte, il la consomme aux toilettes et se barre la laissant seule devant elle même. Aujourd'hui il était si prit dans son journal qu'il ne remarqua même pas qu'elle était partie. Elle rentra chez elle, faire couler l'eau de sa douche pour qu'elle chauffe, se déshabille et s'assoit par terre, dans le bac de douche, sous le jet chaud et pleura jusqu'à n'en plus pouvoir. Elle enfila alors un peignoir et comme tous les jours se couchera à l'heure où l'on se lève pour plonger dans le plus profond des sommeils.
Ca faisait maintenant 5 jours que Soraya n'avait plus fait le tapin que pour subsister à ses propres besoins. Elle avait décidé que ça suffisait, elle voulait rentrer chez elle pour revoir sa mère, ses soeurs ! Elle savait qu'elle n'en avait pas encore le courage alors elle attendait. Elle n'apportait plus rien à Marty, et il devait sans doute fulminer ce gros porc crade se disait-elle. Elle savait qu'il la cherchait et que si il la trouvait elle allait passer un sale quart d'heure. Elle se souvenait alors de toutes ces fois, les torgnoles quand elle ne ramenait pas assez ou trop en retard. Et puis au début aussi, tout ce que lui et son équipe avaient fait pour lui apprendre le métier. Mais aujourd'hui elle s'en foutait, il pourrait bien la tuer, peu lui importait. Elle se cachait tout de même, si tant qu'à faire elle pouvait éviter les coups. Elle mettait un peu d'argent de côté pour pouvoir partir quand elle serait prête et pallier aux besoins de sa vie future. Hier elle s'est même achetée une jolie robe, une de femme bien, une qui ne soit pas courte, ni trop décolleté. Une belle robe cintrée, arrivant à mi-mollets, blanche avec de jolies grosses fleurs parmes. Elle avait même acheté une paire d'escarpins assortis, des respectables, des qui ne trahiraient pas sa vie d'avant. Elle s'était regardée longtemps dans son vieux miroir vêtue comme une femme normale. Elle se trouvait jolie comme ça. Mais il fallait bien manger et mettre de côté pour un billet à destination d'une nouvelle vie ! Aussi se prépara t elle et alla travailler un peu, finir dans un bar, saoule. Puis le rituel recommença, un taxi, une autoroute. Soraya, à 4h20 et quelque du matin, marchait le long de l'autoroute. Elle n'eut pas à marcher longtemps avant qu'une voiture ne s'arrête sur la voie d'urgences. Pourtant y'avait quasiment personne à c't'heure là ! On ne pouvait pas lui fiche la paix ! Et là elle entendit la voix de Marty qui la hélait depuis la portière. Elle se mit à courir, elle entra dans l'épaisse végétation du bord de route pour qu'il ne puisse la suivre avec sa voiture. Peu lui importait, il laissa sa voiture sur le côté et couru après elle. Une pétasse n'allait quand même pas lui imposer sa loi ! C'était lui qui décidait quand une fille partait ou pas, non mais ! Et Soraya courait, courait, courait aussi vite que ses petites jambes lui permettaient ! Elle s'enfonça dans un petit bois espérant pouvoir se cacher, mais il était derrière elle. Les ronces et les branches arrachaient des morceaux de ses vêtements et la blessaient mais tant pis il fallait continuer. Alors elle courait comme si sa vie en dépendait et au final peut être que c'était le cas. Peu importe les branches qui la blessaient, ses fragments de vêtements perdus à jamais, elle courait comme sans doute jamais personne n'avait couru jusque là. Ou du moins le pensait-elle. Soudain elle déboucha devant une autre autoroute, une grosse, 4 voies de chaque côté ! Le trafic n'était pas encore intense mais il y avait quand même quelques véhicules qui passaient. Elle était coincée, Marty serait là d'une seconde à l'autre. Il fallait qu'elle traverse ! La traversée serait son seul moyen de lui échapper. Alors elle prit son courage à deux mains et s'élança sur la chaussée. Première voie passée ! Elle entama la seconde quand elle entendit un gros coup de klaxon et vit deux gros phares face à elle. Elle hurla et protégea son visage de ses bras avant de sentir le souffle d'un véhicule la frôler. Il avait réussi à la contourner aussi ne tarda t elle pas et continua sa traversée. Elle s'arrêtait à chaque voie pour regarder si personne n'arrivait et éventuellement laisser passer une ou deux voitures qui lui lançait une foule de klaxonnées au visage. Au milieu elle se protégea entre les rambardes de sécurité de chaque voie et pris le temps de reprendre son souffle. Elle regarda si Marty la suivait, il était au bord de la route et passait son pouce sur sa gorge comme si il s'égorgeait pour lui montrer le sort qu'il lui destinait. Il n'oserait sans doute pas traverser. Ou peut être que si, elle n'en était pas sure, elle n'était sure de rien ! Elle avait du mal à reprendre son souffle et se sentait à cette seconde perdue comme jamais. Que fallait-il faire ? Continuer ? Rester là, à l'abri oui, mais pour combien de temps ? elle décida de faire de grands gestes à chaque voiture qui passerait devant elle.
- Arrêtez vous ! Aidez moi ! Arrêtez je vous en supplie ! Hurlait-elle comme jamais elle n'avait hurlé de sa vie.
Une bonne dizaine de voitures passa devant elle avant qu'une ne s'arrête. Une petite dame d'une soixantaine d'années. Soraya se précipita dans la voiture et demanda à la vieille dame de foncer.
Marty ragea au bord de sa chaussée, comment allait-il retrouver sa voiture maintenant ?
Dans la voiture Soraya expliqua à la vieille dame qu'elle était tombée en panne et qu'un fou s'était arrêtée et voulait l'agresser aussi avait-elle couru pour s'échapper. La dame n'eut aucune peine à gober l'histoire de la jeune fille et compatis avant de pester contre cette société de malheur qui ne fait qu'engendrer des psychopathes, que bientôt tous les gens biens se feraient égorger et seraient remplacés par des fous dangereux. Soraya la laissa parler et regarder la ville se rapprocher, soulagée. Arrivée devant chez elle, elle promis à la vieille dame d'aller porter plainte de suite, la remercia chaudement et rentra vite dans son studio pourri. Elle rassembla ses vêtements et le peu d'affaires qu'elle possédait dans deux sacs de voyage le plus vite qu'elle pouvait, pris soin de mettre sa jolie robe dans une housse puis descendit laisser sa clé et le montant du loyer du mois dans la boite aux lettres du propriétaire avant de filer à la gare routière. Soraya prit un billet dans le premier bus qui partait, il était à destination d'Anna, Illinois. Soraya grimpa dedans et se cala bien au fond de son siège comme pour que personne ne la remarque. Par chance, personne ne s'assit à côté d'elle pendant tout le voyage. Le bus fit un arrêt dans une petite ville d'Illinois, Millcreek, le dernier arrêt avant Jonesboro puis Anna. Soraya avait vu un petit Motel en passant et décida de descendre là. Elle pourrait se reposer dans un vrai lit et passer la nuit avant de partir pour Hollis, Oklahoma, la ville juste à côté de la ferme de sa famille. D'ici quelques heures, une ou deux jours maximum elle retrouverait enfin sa famille. Le soir au motel, elle passa une nuit paisible et le lendemain elle se prépara soigneusement. Elle enfila sa jolie robe avec ses escarpins assortis. Elle coiffa ses longs cheveux bruns, mis juste un peu de noir sur ses cils, un peu de rose sur les lèvres et parti pour l'arrêt de bus le coeur battant à tout rompre dans sa poitrine. Plusieurs heures après elle était enfin à Hollis. Elle regarda tout autour d'elle, rien n'avait changé, Soraya s'échappait peu à peu. La jeune femme marcha dans la ville une bonne heure avant de se rendre à une station de taxis. Elle monta dans la voiture du vieux bonhomme et lui dit le coeur au bord de l'explosion.
- A la ferme des Beckett, sur la route sud je vous prie.
- Bien Mademoiselle.
Le taxi démarra et alors n'était plus qu'une gamine dégustant le paysage par la fenêtre. Elle ne pouvait s'empêcher d'être inquiète, comment sa famille allait-elle l'accueillir ? Elle sentait la chaleur du soleil de l'après-midi lui balayait le visage, comme c'était bon d'être là. Le taxi tourna dans une allée, c'était la dernière ligne droite, son estomac était noué, il lui semblait que son coeur allait s'arrêter tant il battait fort. Et enfin la voiture s'arrêta devant la maison qui n'avait pas changée, comme si elle l'avait attendue toutes ses années. Elle descendit du taxi mais resta contre à observer sa maison qui lui avait tant manquée. Le chauffeur la tira de ses rêves en lui tendant ses bagages. Elle sursauta et lui tendit nerveusement les billets du prix de la course gonflé des vingt billets de pourboire. Elle avança vers la maison, un bagage dans chaque main quand elle entendit le grincement de la porte. Elle leva sa tête et pu voir sa mère marquer un temps d'arrêt sur le perron de la maison avant de courir prendre son enfant dans ses bras. Et pendant qu'elles s'étreignaient en pleurant à chaudes larmes, Soraya disparue à jamais.
